Choc démographique : quel impact sur l’emploi des jeunes ?
- Témoignages
- mercredi 14 octobre 2026
- Paulina Jonquères d’Oriola
Si la raréfaction des jeunes diplômés ne frappera pas tous les métiers de la même manière, elle bousculera fortement les secteurs déjà en tension. Entre risques et opportunités, comment les entreprises doivent-elles s'adapter ?

À partir du début des années 2030, le choc démographique (baisse de la natalité et accroissement du nombre de séniors) commencera à se répercuter sur l’enseignement supérieur puis sur l’emploi des jeunes. Avec la baisse du nombre d’étudiants et de jeunes diplômés, les entreprises doivent-elles craindre une nouvelle pénurie de talents ? Ou le choc démographique pourrait-il aussi comporter son lot d’opportunités ? Comment anticiper la raréfaction des jeunes actifs dès à présent ?
Pour Léonard Moulin, chercheur à l’INED, le phénomène sera beaucoup plus contrasté : relativement absorbable pour certains emplois qualifiés, il pourrait en revanche accentuer les difficultés de recrutement dans les métiers techniques, l’industrie, la restauration ou encore l’agriculture. Et pousser les employeurs à revoir leur manière de recruter, former et fidéliser les jeunes actifs.
La baisse du nombre de jeunes diplômés sera-t-elle vraiment massive ?
Dans une note d’information du SIES, on parle d’une stagnation des effectifs de jeunes dans l’enseignement supérieur à partir de 2030, puis d’une baisse à compter de 2033. Faut-il s’attendre à un véritable effondrement du vivier de jeunes diplômés ?
Léonard Moulin : Non, je ne parlerais pas d’effondrement, mais bien d’une baisse. Il faut garder en tête qu’il s’agit de prévisions. Nous connaissons assez bien les effectifs des générations qui arriveront dans l’enseignement supérieur à l’horizon 2040-2045, mais plusieurs paramètres peuvent encore évoluer, notamment le taux de poursuite d’études ou la répartition géographique des étudiants.
Si l’on prolonge simplement les comportements de poursuite d’études observés ces dernières années, les effectifs devraient globalement stagner jusqu’en 2033, avant de réellement diminuer. À l’horizon 2040, nous retrouverions à peu près les niveaux d’étudiants que nous connaissions en 2014 ou 2015. Ce n’est donc pas une situation totalement inédite ou très éloignée dans le temps. En revanche, nous aurons bien, à l’échelle globale, moins de jeunes.
Quel impact du choc démographique sur l’emploi des jeunes ?
Quels effets cette baisse pourrait-elle avoir sur le marché du travail ?
Léonard Moulin : Il faut distinguer les métiers. Certains sont déjà aujourd’hui en tension, comme la restauration, certains métiers de l’industrie, du bâtiment, de l’agriculture ou de l’artisanat. Or deux phénomènes vont se superposer dans les prochaines années : la baisse démographique et le développement de l’intelligence artificielle.
L’IA pourrait réduire les besoins en main-d’œuvre sur certains emplois, notamment parmi les postes d’entrée sur le marché du travail occupés par de jeunes diplômés. Mais elle sera beaucoup moins susceptible de se substituer à des métiers comme ceux de boucher, carreleur, ouvrier qualifié, restaurateur ou agriculteur. Même si de nombreuses tâches peuvent être automatisées, il reste difficile d’imaginer, à court terme, des machines capables de remplacer intégralement ces professionnels.
C’est probablement là que l’enjeu d’adéquation entre les formations et les besoins de l’économie va devenir particulièrement important. Certaines filières, qui peinent déjà à attirer suffisamment de jeunes, pourraient demain se retrouver face à de véritables pénuries de main-d’œuvre.
Quand le choc démographique affectera-t-il le recrutement ?
Quelles seront les différentes étapes de ce retournement démographique ? Et quand les employeurs vont-ils commencer à en ressentir les effets ?
Léonard Moulin : La vague démographique remonte progressivement le système éducatif. La natalité a commencé à se retourner autour de 2010. Depuis 2016, les effectifs diminuent dans le primaire. Nous avons ensuite observé les premières baisses au collège, puis elles toucheront le lycée dans les prochaines années. Dans l’enseignement supérieur, la diminution devrait véritablement commencer autour de 2033.
Pour les employeurs, tout dépendra donc du niveau auquel ils recrutent. Ceux qui embauchent des jeunes à la sortie d’un CAP ou d’un bac professionnel pourraient commencer à ressentir les effets autour de 2030. Cela arrivera un peu plus tard pour les BTS ou les IUT, puis plutôt au milieu des années 2030 pour les diplômés de niveau bac +5.
Là encore, le choc sera très différent selon les secteurs. Dans certaines professions où il existe aujourd’hui un excès d’offre de travail, nous allons simplement retrouver des niveaux que nous avons connus il y a quelques années. Chez les jeunes diplômés, dont le chômage a augmenté ces dernières années, la baisse démographique pourrait même contribuer mécaniquement à réduire ce chômage.
En revanche, le choc risque d’être beaucoup plus palpable dans les secteurs qui rencontrent déjà des difficultés de recrutement.
Moins de jeunes : quels risques et opportunités pour les entreprises ?
Quels risques, mais aussi quelles opportunités, le choc démographique représente-t-il pour les entreprises ?
Léonard Moulin : Le principal risque est évidemment la pénurie de main-d’œuvre dans certains métiers. Mais il existe également un risque du côté de l’offre de formation. Lorsque le nombre de jeunes diminue dans un territoire, de petits lycées, des sections professionnelles ou des BTS de proximité peuvent être amenés à fermer. Cela risque alors d’amplifier encore davantage les pénuries dans les secteurs concernés.
Mais cette baisse démographique constitue aussi une opportunité. Je la vois d’abord pour le système éducatif. Si le nombre d’enfants diminue sans que l’on ferme immédiatement les classes, nous avons une occasion historique d’améliorer les conditions d’encadrement. Or réduire le nombre d’élèves par classe fait partie des leviers les plus efficaces pour améliorer les résultats scolaires.
Pour les entreprises, la logique pourrait être similaire : si les jeunes deviennent moins nombreux, cela peut être l’occasion d’investir davantage dans chacun d’entre eux. On peut imaginer des processus de recrutement plus qualitatifs, mais aussi un accompagnement, une intégration et un suivi des carrières plus poussés.
Entreprises et enseignement supérieur anticipent-ils suffisamment le choc démographique ?
Les entreprises et les établissements d’enseignement supérieur prennent-ils aujourd’hui suffisamment au sérieux ce basculement démographique ?
Léonard Moulin : Je ne pense pas. Dans le secondaire, l’anticipation a plutôt fait défaut, ce qui explique en partie pourquoi le sujet est arrivé assez brutalement dans le débat public. Dans l’enseignement supérieur, je n’ai pas non plus l’impression qu’il existe aujourd’hui une réflexion très structurée autour de ce basculement.
On peut imaginer que les établissements privés seront parmi les premiers à s’adapter, parce qu’ils sont directement soumis aux contraintes du marché, mais cela reste une hypothèse.
Concernant les entreprises, je n’ai pas connaissance de stratégies déjà mises en place spécifiquement pour répondre à cette évolution démographique. Pourtant, les données existent. Il faudrait désormais produire des projections beaucoup plus fines, par diplôme, par territoire et par filière, puis les coordonner au niveau national afin d’aider à la fois les établissements d’enseignement supérieur et les entreprises à anticiper.
Comment anticiper la raréfaction des jeunes actifs ?
Que devraient faire les entreprises dès aujourd’hui pour anticiper la raréfaction des jeunes actifs ?
Léonard Moulin : Il faut d’abord repenser et revaloriser l’offre de formation professionnelle et technologique. Ce sont souvent ces formations qui conduisent aux diplômes correspondant aux métiers dans lesquels les entreprises rencontrent déjà aujourd’hui des difficultés de recrutement. Pour celles qui recrutent à ces niveaux de qualification, le choc démographique risque donc de se faire sentir assez rapidement.
Les entreprises peuvent également développer des recrutements plus qualitatifs et renforcer leurs liens avec les formations locales, notamment les IUT, les lycées professionnels ou l’alternance.
Une autre piste serait d’accroître la formation interne. Cela suppose d’accepter de recruter des profils qui ne sont pas immédiatement opérationnels, puis de les former en interne. Cette démarche pourrait en retour permettre de mieux les intégrer et de davantage les fidéliser.
Enfin, les entreprises devront probablement davantage s’impliquer dans les territoires. Cela suppose cependant une coordination nationale entre les ministères du Travail, de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur. Dans les territoires en déclin démographique, on pourrait par exemple mutualiser certaines formations plutôt que les laisser disparaître.
Il faut aussi travailler sur la mobilité des jeunes et sur le logement : permettre aux jeunes d’aller là où se trouvent les besoins, mais aussi donner envie de rester ou de venir travailler dans certains territoires. Pour l’instant, ces différents sujets restent encore trop peu articulés.