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Gen Z, génération ésotérique ?

  • mercredi 20 septembre 2023
  • Edmée Citroën

Crise climatique, crise sanitaire ou encore inflation : face à l’incertitude du monde actuel, l’ésotérisme figure comme refuge pour la majorité des jeunes. Si 70% d’entre eux croient aux parasciences, ils ont aussi foi dans l’entreprise. Décryptage.

Crise climatique, crise sanitaire, crise sociale, inflation ou encore guerre en Ukraine. Nous vivons dans un monde incertain et un pays où deux tiers des 18-24 ans croient aux parasciences. 

Sorcellerie, voyance, numérologie, cartomancie ou encore astrologie : selon un sondage mené par l’Ifop, 58% des Français, tous âges confondus, déclarent croire à au moins une de ces disciplines. Si les jeunes sont davantage sensibles à ces croyances - 70% des 18-24 ans croient à au moins une discipline de parasciences soit 10 points de plus que la population générale - les femmes (63%) y sont aussi plus sensibles que les hommes (52%).


Le succès de l’astrologie

Toutes pratiques confondues, c’est l’astrologie qui séduit le plus de monde (41% des Français contre seulement  30% des américains)

En témoigne le succès du compte instagram Astrotruc qui relaie divers contenus informatifs et humoristiques liés à l’astrologie, suivi par plus de 350 K abonnés.

L’astrologie occupe désormais une place centrale dans la culture populaire. L’essor de la discipline a d’ailleurs poussé la SNCF à teinter d’une esthétique ésotérique sa dernière campagne digitale, principalement diffusée sur les réseaux sociaux fréquentés par la génération Z, comme Instagram et TikTok

SNCF et astrologie

 La campagne promotionnelle de la SNCF reprend les codes esthétiques de l'astrologie et de la voyance.

Certes, les thèmes de l'ésotérisme, de la magie, sorcellerie et spiritualité, ont toujours été présents dans la culture populaire. De la saga Harry Potter aux séries Charmed ou encore Buffy contre les vampires jusqu’au plus récent phénomèneTwilight, les jeunes (et moins jeunes) se sont bien souvent frottés au paranormal dans la fiction.

Seulement, aujourd’hui, les disciplines ésotériques n’appartiennent plus seulement à l’imaginaire mais s’invitent aussi dans la vie réelle, notamment au travers des thématiques du développement personnel ou de l’émergence des médecines parallèles. 

Ainsi, plus d’un quart des Français ont déjà consulté un spécialiste au moins une fois au cours de leur vie, dont 14% pour de la voyance, un chiffre en nette hausse (+ 13 points entre 1986 et 2020).Le thème du paranormal n’est plus seulement l’apanage de la fiction mais revêt bel et bien aujourd’hui une part de véritable.


Popularité grandissante de la sorcière

Autre constat, la popularité grandissante de la figure de la sorcière. 

En témoigne le succès en librairie des ouvrages Toutes des sorcières : 60 rituels sacrés pour se reconnecter à la puissance féminine chez Larousse, Mon carnet de sorcière, Révélez la sorcière qui dort en vous chez Marabout ou encore Le guide ultime de la sorcière moderne chez Hachette. Jusqu’à présent publiés par des maisons d’éditions spécialisées, ces livres sont désormais commercialisés par les plus grands acteurs du secteur. Et pour cause, ils se vendent comme des petits pains : à la Fnac, le rayon ésotérisme connaissait une croissance à deux chiffres en 2020. Les confinements et restrictions sociales ayant manifestement laissé la place à l’exploration de soi.

À la frontière entre féminisme, écologie et ésotérisme, la figure de la sorcière fait aussi un tabac dans le rayon Essais des librairies avec le texte devenu culte de Mona Chollet, Sorcières la puissance invaincue des femmes.

L’essayiste examine au travers de trois catégories les préjugés et représentations misogynes qui portent sur la femme indépendante, la femme sans enfant et la femme âgée. Un texte qui parle à cette génération Z, unanime sur les exigences en matière d’inclusion et d’égalité des sexes - qui figure parmi les trois causes plus défendues par les jeunes en France. (Source, agence Lewis et association HeForShe - ONU Femmes)


L'oracle rock de Virginie Despentes.

L’engouement ésotérique et féministe se cristallise également dans l’oracle-rock écrit par Virginie Despentes et récemment ré-édité, dont chaque carte représente une célèbre figure de rock (ayant bel et bien existé, preuve là-encore que l’ésotérisme s’incarne désormais dans la vie réelle). 

Pink Floyd, Janis Joplin, ou encore Marvin Gaye : illustré par la tatoueuse et illustratrice la Rata, ce jeu de tarot de 54 cartes fait correspondre une icône rock à une carte du tarot gitan selon leurs biographies, leurs apports artistiques et le jeu de taromancie classique.

Si la cartomancie est moins populaire que les autres pratiques ésotériques (astrologie, numérologie, voyance…) près d’un quart des français (23%) croient néanmoins dans les tirages de cartes et comme pour toutes les autres disciplines, les femmes sont plus nombreuses et davantage familières à ces croyances.

Cet emballement explique notamment l’émergence du “féminin sacré” thème mêlant ésotérisme, féminisme ou encore écologie. Ce concept a donné naissance à la série parodique de Blanche Gardin diffusée sur Canal Plus, évoquant les dérives sectaires du concept.


Augmentation des dérives sectaires

Qui dit parasciences dit aussi dérives sectaires, en 2021, l’instance de lutte contre les dérives sectaires a ainsi reçu 4020 saisines, soit une augmentation de 33,6 % par rapport à 2020.

Le dernier rapport de la Miviludes, mission inter-ministérielle de vigilance et lutte contre les dérives sectaires, alerte notamment sur le féminin sacré comme "appropriation du féminisme par les dérives sectaires, qui reposerait essentiellement sur des stages et pratiques non réglementées. La MIVILUDES recommande une vigilance particulière à l’égard de ce type de mouvement qui essentialise les femmes en les réduisant à des organes génitaux ou des facultés reproductives, alors même qu’il est présenté comme un mouvement féministe destiné à leur épanouissement et incitant à davantage de liberté."


Incertitude et crise sanitaire

Le phénomène d’engouement pour les parasciences a été largement accéléré par la crise sanitaire qui "en déstabilisant de nombreux individus, a accentué les doutes et les peurs créant en réaction une intolérance à l’incertitude. Chacun veut détenir, non plus la vérité, mais sa vérité. C’est une manière de se réaffirmer comme individu dans un système globalisé" peut-on également lire dans le rapport.

Marquée par les restrictions sociales et confinements, la pandémie a aggravé les situations économiques, sociales et psychologiques des individus, favorisant l’émergence de discours exploitant l’isolement. La crise sanitaire a aussi largement remis en question la science et la crédibilité des autorités sanitaires constituant un terreau fertile à l’essor des divers mouvements et tendances liées au développement personnel et à l’ésotérisme.

La crise sanitaire a également dramatiquement impacté la santé mentale des individus, tant dans leur vie professionnelle que personnelle. Selon Santé Publique France, 3 millions de Français souffrent de troubles psychiques sévères.

Aussi, le recours à ces disciplines pour chercher une clé d’explication à sa situation a été assez répandu à l’occasion de la crise sanitaire, vectrice d’incertitude : l’année de la pandémie, 20% des adeptes ont ainsi vu un spécialiste à propos du Covid-19.

78% des jeunes confient que les crises successives affectent leur confiance dans l'avenir. 

Croyance dans l’entreprise

Au-delà de la pandémie, le contexte climatique, économique - marqué par l’inflation galopante - ou encore politique avec le retour de la guerre aux portes de l’Europe font, sans surprise, peser un climat d’incertitude dans les esprits de la Gen Z. 

78% des jeunes confient que les crises successives qui s'enchainent depuis deux ans affectent leur confiance dans l'avenir (baromètre de l’Étudiant, 2022)

Alors pour en savoir plus sur leur avenir et se rassurer, ils cherchent des réponses, partout où elles peuvent être, notamment dans les pratiques ésotériques. "Cela dit des jeunes qu'ils sont en rupture avec le monde d'avant la crise, dans un objectif de réassurance, de trouver des clefs de compréhension du monde qui les entoure. La rupture est importante" affirme sur le site de France Inter Louise Jussian, qui a conduit l'étude sur les français et les parasciences avec la Fondation Jean Jaurès.

Selon elle, “il y a une crise de confiance des jeunes envers les institutions, ils remettent en question la science institutionnalisée, les médias, le politique. Les jeunes se réapproprient des clefs de lecture de la société”


Si les jeunes n’accordent plus leur confiance aux médias traditionnels, désertent les bureaux de vote, les partis politiques, les lieux de culte ou encore les syndicats, en quoi ont-ils ont encore foi - à part l’astrologie ? 

Réponse - contre toute attente - dans l’entreprise !

Ainsi, les jeunes générations croient (encore) dans les grands groupes pour influencer l’avenir. L’entreprise est identifiée par les 18-34 ans comme l’un des acteurs les mieux placés pour se saisir des enjeux de société devant les politiques, les associations et ONG, les start-up et les syndicats.

Croyez-le ou non, si les jeunes croient en l’ésotérisme, ils croient toujours dans l’entreprise, desquelles ils attendent des engagements sociétaux forts et des preuves concrètes.