Comment construire l’esprit critique des jeunes talents ?
- Bonnes pratiques RH
- jeudi 17 septembre 2026
- Paulina Jonquères d’Oriola
77 % des jeunes craignent que l'IA limite leur capacité de réflexion. Alors que cet outil court-circuite parfois le raisonnement, comment les entreprises et les managers peuvent-ils accompagner la Gen Z pour développer son esprit critique ?

Si l’IA donne la réponse avant même que les juniors aient appris à la construire, enseignants et managers deviennent-ils les nouveaux gardiens du raisonnement ? Comment apprendre à challenger un résultat, détecter une hallucination, argumenter un désaccord ou travailler ponctuellement sans IA ? En somme, comment développer l’esprit critique des jeunes talents ? Entre maîtrise des fondamentaux, nouvelles pratiques managériales et usage critique de l’IA, plusieurs leviers permettent d’éviter que l’outil ne devienne un raccourci qui dispense de penser.
Les jeunes utilisent massivement l’IA tout en ayant conscience de ses risques : selon le Baromètre Talents 2026 SKEMA x EY, 77 % des étudiants pensent que l’IA générative pourrait, à terme, priver l’être humain de sa capacité de réflexion. Et ce chiffre progresse très vite : 65 % en 2024 → 70 % en 2025 → 77 % en 2026. Aussi, 60 % de ces jeunes considèrent que l’esprit critique sera la compétence la plus déterminante pour réussir professionnellement, devant l’intelligence émotionnelle et la créativité. D'après les chiffres de notre plateforme JobTeaser, la présence de la compétence “esprit critique” dans les offres d'emploi a bondi de 29 % depuis 2023. Particulièrement recherchée par les managers, elle représente aussi une nouvelle forme de responsabilité dans la formation des jeunes.
Pourquoi l’IA fragilise-t-elle l’esprit critique des jeunes talents ?
Quand l’IA court-circuite le raisonnement
Sur le terrain, le constat est partagé. “Le réflexe de commencer par aller poser la question à l’IA avant d’avoir cherché par soi-même la réponse est devenu très fort”, observe Jérémie Lebrun, Fractional Head of Operations passé par BlaBlaCar et Mistral, qui constate davantage ce phénomène chez les jeunes disposant de 2 ou 3 ans d’expérience que chez ceux qui en ont 6 ou 7. Avec un risque : accepter trop facilement un résultat qui semble convaincant sans suffisamment le challenger alors que le cœur du métier de tech réside dans la nuance.
Même alerte chez Jules Trecco, CEO de l’agence Mantu : “On peut facilement imaginer que l’IA dit la vérité alors qu’il ne s’agit que d’une réponse probable. Le développement de l’esprit représente un vrai défi. C’est une question d’ouverture d’esprit et de curiosité intellectuelle”. Pour Charles Aymard, Dr en sciences de gestion et du management, le problème est particulièrement préoccupant chez les étudiants qui “prennent la réponse de l’IA pour argent comptant”, alors même qu’ils n’ont pas toujours acquis les fondamentaux nécessaires pour l’évaluer.
Une tendance qu’Ombline, étudiante en première année à la faculté de lettres, reconnaît elle-même : “Je dois avouer que moins je connais un sujet, plus j’ai tendance à faire confiance à l’IA”.
Développer l’esprit critique des jeunes : quelle responsabilité pour les entreprises ?
Le manager, nouveau gardien du raisonnement ?
Pour l’ensemble de nos témoins, il est évident que les managers doivent jouer un rôle prépondérant auprès des jeunes, “si tant est qu’ils aient eux-même l’esprit critique, ce qui n’est pas non plus toujours le cas”, alerte Charles Aymard qui se refuse à opposer les générations. Toujours est-il qu’il estime que les employeurs ont une responsabilité à ce sujet, qui plus est quand ils emploient des stagiaires ou des alternants. “Il faut accepter qu’il ne s’agit pas de collaborateurs expérimentés mais qui doivent être formés. C’est essentiel sinon ils deviendront des collaborateurs à risque plus tard”, ajoute-t-il.
Cette responsabilité rejaillit nécessairement sur le manager. Tout comme le tuteur a la responsabilité de former l’étudiant, “le manager est responsable de ce que produit son équipe. Or, il existe aujourd’hui ce risque de laisser passer des erreurs parce que l’on ne challenge pas assez les résultats du jeune qui s’est probablement reposé sur l’IA”, alerte Jérémie Lebrun.
Vers une nouvelle forme de compagnonnage
L’ex Head of engineering de BlaBlaCar plaide ainsi pour la réhabilitation d’une forme d’autorité managériale. “Renvoyer quelqu’un travailler sur son sujet parce qu’il a tout fait avec l’IA, ce n’est peut-être pas agréable, mais ça peut parfois être un service à lui rendre”, lance-t-il. Alors, dans un monde professionnel où les jeunes travaillent de plus en plus en autonomie, pourrait-on imaginer une nouvelle forme de compagnonnage pour guider ces jeunes sur le chemin de l’esprit critique ?
Comment développer concrètement l’esprit critique des jeunes talents ?
Il existe plusieurs niveaux de réponse.
Réhabiliter le socle fondamental.
D’un point de vue macro, Jules Trecco insiste sur la réhabilitation des humanités et du socle de connaissances fondamental, un peu comme dans un système à l’anglo-saxonne. “Là-bas, tu peux faire de la fusion-acquisition après avoir étudié les lettres, parce que l’on cherche surtout une manière de raisonner”, soutient-il. Un point qui rejoint celui développé par Jérémie Lebrun qui estime que la question de la maîtrise des couches intermédiaires de connaissances se pose plus que jamais : “Quand j’étais étudiant ingénieur, on nous demandait de coder un site web. Aujourd'hui, il y a d’autres moyens plus accessibles d’aller chercher de la valeur. Je demanderais plutôt à l’étudiant de déceler des bugs sur un site existant”.
Favoriser le chemin de pensée plutôt que le résultat.
Certes, l’IA a réduit le temps de réponse, en revanche, elle n’a pas réduit le coût de vérification de celle-ci, bien au contraire. C’est précisément ce muscle qu’il convient de renforcer chez les jeunes collaborateurs (et pas que !). “C’est important qu’en réunion, le collaborateur puisse défendre l’option qu’il a prise en explicitant son raisonnement et pourquoi il a délaissé telle ou telle alternative”, recommande Jérémie Lebrun. À ce titre, les retours d’expérience sur des projets qui ont échoué sont particulièrement pertinents pour éviter de reproduire les mêmes erreurs de raisonnement à l’avenir.
Inculquer le principe de source opposable.
De par sa qualité de chercheur, Charles Aymard insiste longuement sur cette notion. “Outre l’IA, le jeune doit pouvoir s’appuyer sur un manuel classique et sa propre réflexion pour opérer ses choix”, lance-t-il. Surtout, il invite les étudiants à se challenger entre eux, reproduisant le principe de contradiction par les pairs. “Cela porte ses fruits, je les vois de plus en plus se remettre en question mutuellement”. Outre les pairs, cette validation se poursuit avec le tuteur ou le manager selon le contexte.
Prompter de façon critique.
Un esprit de contradiction que l’on peut aussi instiller dans son prompt afin de s’assurer d’un premier niveau d’auto critique avant de montrer son travail à d’autres (vérifie tes sources, montre-moi les trois failles de ta proposition, donne-moi un contre-exemple où cela ne s’applique pas, aborde un scénario alternatif, et prouve-moi enfin pourquoi tu penses que c’est toujours la bonne réponse). “Cela permet de multiplier les points de vue, y compris face à l’IA”, recommande Jérémie Lebrun.
Miser sur la créativité.
À l’heure où les productions sont de plus en plus standardisées, “l’enjeu ne sera clairement pas de produire pour produire, mais de hausser la qualité de ces productions”, estime Jules Trecco. Actionnaire dans plusieurs médias dont Konbini et Le Gorafi, il plaide ainsi pour la réhabilitation de la créativité : quand tout le monde peut produire, la valeur se déplace vers la capacité à personnaliser et singulariser ses productions. “On peut ainsi arriver à une culture de l’excellence avec une vélocité sans commune mesure qui pourrait révolutionner le monde”, ajoute-t-il.
Esprit critique et IA : gare à ne pas créer une jeunesse à deux vitesses
Reste un dernier risque dans cette course à l’excellence : créer un fossé entre deux mondes, comme le craint Charles Aymard. Une jeunesse à deux vitesses, avec d’un côté ceux que l’IA “augmente”, parce qu’ils disposent déjà des connaissances et de l’esprit critique nécessaires pour la challenger, et de l’autre, ceux qui deviennent de simples consommateurs de ses réponses. Une crainte déjà formulée par Laurent Alexandre dans Ne faites plus d’études, qui alerte sur le risque de voir émerger des jeunes “esclaves de l’outil”.
Un questionnement qui rejoint les travaux de Baptiste Rappin et Marius Bertolucci : la technologie n’est jamais totalement neutre et finit aussi par transformer celui qui l’utilise. Tout l’enjeu sera donc de faire de l’IA un levier d’émancipation intellectuelle plutôt qu’un raccourci qui dispense de penser.