“Je produis donc je suis” : peut-on se sentir auteur de ce que l’on ne fait plus seul ?
- Nos études
- jeudi 17 septembre 2026
- Auguste Dumouilla
47 % des jeunes actifs reconnaissent présenter des contenus largement générés par des agents d'IA. Entre gain d’efficacité et impression de dépossession, peut-on encore se sentir auteur de ce que l’on ne fait plus seul ?

À mesure que l’IA efface la page blanche, elle gomme aussi les repères. Pour une génération entrée sur le marché du travail avec ces outils, la production devient souvent co-production, au risque de fragiliser le sentiment d’être vraiment compétent ou légitime. Entre gain d’efficacité et impression de dépossession, c’est toute la construction de l’identité professionnelle qui vacille. Reste une question : peut-on se sentir auteur de ce que l’on ne fait plus seul ?
Dans l’étude “La Fabrique du Manager", réalisée conjointement par JobTeaser et l’EDHEC, 50% des Gen Z utilisent des outils d’IA dans leur travail, versus 40% pour la Gen Y et 28% pour la Gen X. Cette dépendance se reflète aussi dans leur rapport à la production intellectuelle : 47 % des moins de 35 ans (contre 26 % de l'ensemble des salariés) reconnaissent présenter des contenus largement générés par des agents d'IA.
Cette collaboration n'est pas dénuée de conséquences. Plus d'un jeune actif sur cinq (41 %) dit avoir déjà ressenti de la gêne ou de la honte en étant félicité pour un travail réalisé par l'IA, contre 22 % pour l'ensemble des salariés. Par ailleurs, près d'un quart des collaborateurs (23 %) déclarent ne plus toujours savoir si une idée leur appartient réellement ou si elle a été suggérée par l'IA.
Peut-on s'enorgueillir d’une production réalisée en 5 minutes ?
Derrière ces chiffres, une question presque philosophique : peut-on se sentir auteur de ce que l’on n’a pas produit de bout en bout ? Pendant longtemps, nos sociétés occidentales ont associé le mérite à l’effort, comme l’avait notamment analysé Max Weber. Dans cette vision, produire un texte en cinq minutes plutôt qu’en cinq heures pourrait presque engendrer une forme de culpabilité. Mais ce logiciel est-il encore celui d’une génération qui refuse davantage de sacrifier son épanouissement personnel sur l’autel de la réussite professionnelle ? D’autres penseuses, comme Hannah Arendt ou Simone Weil, permettent d’ailleurs de déplacer la question : la valeur du travail ne réside pas nécessairement dans la souffrance qu’il exige, mais aussi dans sa capacité à nous engager, nous transformer et nous permettre de créer.
Les 4 piliers du sens au travail
Dès lors, peut-on encore se « transformer » par le travail lorsque l’IA en réalise une partie ? Les travaux sur le sens au travail distinguent quatre grandes dimensions : l’importance que nous lui accordons, la compréhension de nos tâches, le sentiment de contribuer aux objectifs de l’entreprise et, enfin, celui de nous sentir utiles. L’IA peut venir percuter chacune d’elles : brouiller ce que l’on attend réellement de nous, automatiser des tâches que nous aimions accomplir ou encore fragiliser notre sentiment d’utilité face à un outil capable de produire plus vite que nous. Mais l’effet reste profondément individuel : quand certains jeunes peuvent ressentir une forme de dépossession, d’autres trouvent au contraire du plaisir dans la maîtrise de ces nouveaux outils et dans les gains de productivité qu’ils procurent.
“L’IA générative peut conduire à un déclin cognitif ou une évolution cognitive”
Et si au fond, la question de la légitimité rejoignait avant tout celle de la migration des compétences ? À la manière d’une calculatrice qui chasse le calcul à la main, l’utilisation de l’IA implique le développement de nouveaux savoir-faire. À une différence près pour les plus jeunes : la calculatrice est généralement arrivée après l'apprentissage du calcul. L'IA, elle, peut intervenir avant même que certaines compétences professionnelles aient eu le temps de se consolider. Comment exercer son jugement sur une production lorsque l'on n'a jamais appris à la produire soi-même ?
C’est ce que démontrent des chercheurs outre-Manche via une étude menée auprès de 2000 adultes actifs. Le résultat ? Les participants qui questionnaient les propositions de l'IA, les enrichissaient, les corrigeaient ou les rejetaient, rapportaient davantage de confiance dans leur propre jugement et avaient plus souvent le sentiment d'être les véritables auteurs du résultat final.
“L’IA générative peut conduire à un déclin cognitif ou à une évolution cognitive, tout dépend de votre style d’interaction”, expose Sarah Baldeo, chercheuse en IA et neurosciences (Middlesex University). Elle explique que l’activité cérébrale est complètement dépendante de la manière dont les gens utilisent l’outil, plus que l’outil en lui-même. L’étude conclut sur les dangers de l’utilisation de l’IA quand on souffre déjà d’une image de soi instable.
Une valeur travail immuable ?
Finalement, l'IA ne semble pas tant bouleverser la valeur du travail qu'elle ne déplace les compétences qui permettent de la créer. Hier, la reconnaissance reposait largement sur la capacité à produire. Demain, elle reposera davantage sur la capacité à questionner, arbitrer, interpréter ou expliquer. Mais aussi, peut-être, sur une aptitude plus paradoxale : continuer à savoir faire soi-même ce que l'on délègue à la machine. Car à mesure que certaines tâches sont automatisées se pose la question du désapprentissage : comment exercer son jugement sur une production lorsque l'on perd progressivement la maîtrise de la compétence nécessaire pour l'évaluer ?
Le défi sera donc double : ne pas désapprendre et ne pas devenir simple contrôleur. Si le collaborateur conserve la capacité de formuler le problème, de produire lorsque cela est nécessaire, de challenger la réponse, de trancher et d'assumer le résultat, son sentiment d'utilité peut se déplacer sans disparaître. Mais s'il perd progressivement la compétence qu'il est censé superviser, tout en étant relégué à la validation des productions de l'IA, alors la dépossession ne sera plus seulement psychologique : elle deviendra cognitive et organisationnelle.
Comme à chaque révolution technologique, les compétences migrent. Sur JobTeaser, la maîtrise de l'IA s'est ainsi imposée comme une compétence incontournable pour les juniors, enregistrant une hausse de plus de 1 000 % par rapport à 2023. L'enjeu n'est donc certainement pas d'apprendre à la jeune génération à travailler sans IA, mais de lui apprendre à penser avec elle sans désapprendre à penser sans elle. Car on peut parfaitement se sentir auteur de ce que l'on n'a pas produit seul, à condition de ne pas déléguer, avec la production, son propre jugement. L'auctorialité se loge alors moins dans le geste de produire de bout en bout que dans la capacité à choisir, orienter, questionner, corriger et, in fine, assumer le résultat. À cette condition, la co-production peut devenir une production à part entière : l'IA reste un outil au service de la pensée plutôt qu'un substitut à celle-ci.
Cette responsabilité ne repose toutefois pas uniquement sur les épaules des jeunes. Dans ce nouveau paradigme, les figures d'autorité que sont les enseignants puis les managers pourraient paradoxalement devenir plus essentielles que jamais. Lorsque l'IA fournit la réponse avant même que l'on ait appris à la construire, leur rôle est précisément de challenger le chemin qui y mène : pourquoi cette réponse ? Comment la vérifier ? Aurais-tu su y parvenir autrement ? Autrement dit, demain, apprendre à utiliser l'IA ne suffira pas. Il faudra aussi apprendre à ne pas en avoir besoin pour penser.