Le mythe du solopreneur fait-il vraiment mouche chez les jeunes diplômés ?
- Bonnes pratiques RH
- lundi 29 juin 2026
- Paulina Jonquères d’Oriola
Freelance ou CDI ? On a enquêté sur la réalité du freelancing chez les jeunes diplômés : chiffres, témoignages et mythe du solopreneur décrypté.

D’un côté, des influenceurs se targuant de faire un CA à 6 chiffres (et plus si affinités), le tout en surfant 6 mois de l’année. De l’autre, une Gen Z aspirant à plus d’autonomie. Jeunes diplômés + freelancing = une histoire d’amour toute trouvée ? Pas si vite !
Pour vos équipes RH, le constat est clair : vos candidats hésitent de plus en plus entre CDI et freelance. Faut-il y voir une menace ou une opportunité de recrutement ? On a creusé le sujet.
Des attentes parfois irréalistes chez les jeunes diplômés
À 29 ans, Yomi Denzel réunit près de 2 millions d’abonnés sur Youtube. Passé “d’étudiant fauché” à solopreneur dégageant un CA de plus de “100 millions d’euros”, le jeune homme alterne entre des vidéos mettant en scène sa vie de luxe à Dubaï et les business rentables à tester cette année. Un imaginaire qui fait mouche auprès de la jeune génération.
“Il est certain que le mythe de l’argent facile a un côté très incantatoire. J’observe chez les jeunes une forte quête de souveraineté, parce que ces derniers n’ont aucun doute sur le fait qu’ils devront constituer leur propre retraite. Mais cela débouche parfois sur des attentes irréalistes, comme passer de 40K à 400K en un an ”, observe Flavie Prevot, créatrice du premier accélérateur pour solopreneur.
Sa promesse ? Vendre autre chose que son temps pour construire un business pérenne et rentable. Et elle n’est pas la seule. “Quitte ton job et deviens libre grâce au média buying” peut-on lire sur le compte instagram de Nicolas Dorfmann. “De 0 à 200K par an, en freelance”, lance de son côté Rémi Lauer, fondateur d’hyperfreelance. Ces dernières années, de plus en plus de programmes lancés par des indépendants accompagnent les freelances désireux de développer leur solo business.
Il n'y a pas que la liberté qui compte, il y a les compétences aussi
Après une expérience de 2 ans en CDI en tant que copywriter chez LiveMentor, Valentin Decker est de ceux qui ont souhaité entreprendre pour gagner en autonomie, gérer leur temps, travailler sur des projets passionnants mais aussi avoir un plafond de revenu plus élevé. Depuis 6 ans, le voilà aux commandes de Sauce Writing pour accompagner les jeunes désireux de se lancer sur le marché du contenu, avec un accompagnement sur l’écriture mais également le business. “Aujourd’hui, j’ai déménagé à la campagne en Normandie, ce qui aurait été quasi impossible si j’avais gardé un job en salarié”, nous raconte-t-il.
Mais cette liberté chérie n’est pas son unique moteur. “Quand on est freelance, il faut nécessairement développer les compétences qu’attend le marché. Cela nous force à être plus agiles et à jour. Nous pouvons le faire car nous avons le choix de nos outils, ce qui n’est pas forcément le cas en CDI”, soutient-il. En effet, en travaillant pour différents clients de manière simultanée, un freelance peut très rapidement monter en compétences.
Des montagnes russes que tout le monde ne peut pas encaisser
Pour autant, vous n’entendrez pas Valentin déclamer la mise à mort du salariat. “Il y a une dimension émotionnelle dans le freelancing que tout le monde ne peut pas supporter”, précise-t-il. Ne pas savoir de quoi demain sera fait, devoir sans cesse prospecter et “closer” des clients… autant d’obstacles à la course en solitaire.
Chief People Officer au sein de Bloomays, Jessica Djeziri peut aussi en témoigner. Son cabinet recrute près de 80% de talents tech en free-lance, ainsi que des fonctions RH et support. “Ce modèle d'autosuffisance fait rêver, mais peu de freelances ont réellement envie de déployer l’énergie pour se faire un réseau et à gérer l’aspect commercial. C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup ont besoin d’intermédiaires comme nous”, observe-t-elle.
Entreprendre dès la sortie d’études, mission (im)possible ?
De même, elle constate que se lancer en sortie d’étude n’est pas impossible, mais difficile. “Les jeunes qui le font vont accepter un taux journalier assez bas car ils ne peuvent pas encore faire valoir leur expérience. Ceux qui se lancent font vraiment preuve de courage, mais ils doivent souvent accepter de se faire aider sur des aspects juridiques, marketing, branding”, rapporte-t-elle.
Mais ces difficultés n’empêchent pas de plus en plus de jeunes de se lancer juste après leurs études, un phénomène assez nouveau comme le constate Flavie Prévot : “L’avantage est qu’ils ne sont pas encore matrixés par le salariat. En tant que freelance, ils disent non aux réunions inutiles, n’attendent pas 50 validations et osent prendre la parole face à une caméra. Pour autant, lorsque l’on est salarié, on développe aussi des compétences techniques et relationnelles sur lesquelles on peut ensuite capitaliser peu importe son statut”, témoigne-t-elle. Ex-directrice commerciale chez Sixt, Flavie connaît parfaitement ces deux mondes et se sert chaque jour des compétences managériales qu’elle a développées en entreprise pour mieux servir son business.
Moins d'un tiers des auto-entreprises créées par des jeunes diplômés survivent après la deuxième année
Au-delà des constats empiriques, que disent les chiffres ? Dans les faits, 6% des auto-entrepreneurs ont entre 18 et 24 ans, et 10% ont entre 25 et 34 ans selon la Fédération nationale des auto-entrepreneurs. “Il est clair que l’ascension sociale ne se fait plus par le CDI pour les jeunes. Mais cette tendance n’est pas à la hausse. Il y a eu un boom après 2015 quand les jeunes ont eu du mal à accéder au marché de l’emploi. Emmanuel Macron, alors Ministre de l’Economie, n’a pas hésité à envoyer les jeunes sur cette voie : “si vous ne trouvez pas de patron, trouvez un client”, rapporte Grégoire Leclercq, président de la FNAE.
Mais ces premières expériences sont loin d’être lucratives. Le chiffre d’affaires annuel moyen des jeunes auto-entrepreneurs est de 9000 euros, tout comme celui des autres tranches d’âge. Surtout, chez les 18-24 ans, seuls 28% des auto-entrepreneurs immatriculés en 2018 étaient encore actifs en 2025, avec 70% d’arrêt dès la deuxième année.
Des “side business” en expansion
Pour Valentin Decker, les jeunes ne sont d'ailleurs plus illusionnés par la promesse de l’argent facile. “Tout le monde sait que générer des revenus passifs n’est pas simple”, illustre-t-il. De son côté, Flavie Prevot concède que le modèle du salarié diversifié représente la majeure partie des auto-entrepreneurs qui génèrent de simples compléments de revenus. “Ces passionnés de cuisine, running ou de bitcoin n’hésitent pas à créer leur propre chaîne Youtube à côté de leur job principal, et c’est très chouette”, analyse-t-elle.
Des partenaires de travail… un peu particuliers, mais que les entreprises ont tout intérêt à garder auprès d’elles afin de jouir de leur capacité d’action et de leur créativité. “Ce sont souvent des salariés très performants pour peu qu’on leur laisse suffisamment d’autonomie et d’espace”, reprend Flavie.
Des jeunes serial switcheurs… et "c'est OK" !
“Une chose est certaine, la jeune génération est plus prompte à switcher d’un statut à l’autre sans complexe. L’accès au freelancing a été fortement facilité ces dernières années, et il est naturel que chacun ait envie de s’y confronter à un moment ou un autre”, analyse Valentin Decker. “Et aucun employeur ne reprochera ces switchs aux jeunes, alors que beaucoup sont plus sceptiques sur les profils de séniors ayant longtemps exercé en freelance”, ajoute Jessica Djeziri.
Charge aux entreprises de proposer un job stimulant et des conditions de travail suffisamment souples pour attirer ces profils polymorphes, capables de naviguer entre les deux mondes pour le meilleur… et le meilleur !